Les mesures alternatives au contrĂŽle technique moto ne sont ni une invention rĂ©cente, ni une simple revendication militante. Elles ont Ă©tĂ© officiellement prĂ©sentĂ©es par le Gouvernement français le 24 novembre 2021, aprĂšs la suspension de la mise en Ćuvre du contrĂŽle technique des deux-roues motorisĂ©s.
Ă lâĂ©poque, le ministre dĂ©lĂ©guĂ© chargĂ© des Transports, Jean-Baptiste Djebbari, annonçait un ensemble de six mesures couvrant la sĂ©curitĂ© routiĂšre, la lutte contre le bruit et la rĂ©duction de la pollution. Le communiquĂ© officiel prĂ©cisait mĂȘme quâelles seraient « dans les jours Ă venir » soumises Ă la Commission europĂ©enne.
Cinq ans plus tard, il est nĂ©cessaire de faire un Ă©tat des lieux sĂ©rieux. Car contrairement au rĂ©cit consistant Ă prĂ©senter les mesures alternatives comme inexistantes ou insuffisantes par principe, plusieurs dâentre elles sont aujourdâhui inscrites dans la rĂ©glementation, intĂ©grĂ©es aux politiques dĂ©partementales de sĂ©curitĂ© routiĂšre ou appliquĂ©es concrĂštement sur le terrain.
Ătat des lieux au 22 juillet 2026 : quatre des six mesures sont clairement intĂ©grĂ©es Ă la rĂ©glementation ou aux politiques publiques ; les deux autres ont connu une mise en Ćuvre partielle, expĂ©rimentale ou limitĂ©e par les choix budgĂ©taires successifs.
La directive européenne autorise bien les mesures alternatives
La directive europĂ©enne 2014/45/UE permet Ă un Ătat membre dâexclure du contrĂŽle technique pĂ©riodique certaines catĂ©gories de motos, tricycles et quadricycles de plus de 125 cmÂł lorsquâil a mis en place des mesures alternatives de sĂ©curitĂ© routiĂšre.
Ces mesures doivent notamment tenir compte des statistiques pertinentes de sĂ©curitĂ© routiĂšre des cinq annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, et lâexemption doit ĂȘtre communiquĂ©e Ă la Commission europĂ©enne.
La directive nâimpose donc pas une mesure unique, ni un dĂ©cret intitulĂ© « mesures alternatives ». Elle laisse Ă chaque Ătat le choix de la forme et des moyens employĂ©s, Ă condition que la politique mise en place soit rĂ©elle, cohĂ©rente et appuyĂ©e par les donnĂ©es de sĂ©curitĂ© routiĂšre.
Or, le 24 novembre 2021, le Gouvernement français a prĂ©cisĂ©ment prĂ©sentĂ© un ensemble cohĂ©rent de six mesures alternatives. Il ne sâagissait donc pas dâune hypothĂšse de travail : il sâagissait dâune orientation politique officielle de lâĂtat.
Les six mesures annoncĂ©es : oĂč en sommes-nous rĂ©ellement ?
| Mesure annoncĂ©e en 2021 | Situation constatĂ©e en 2026 | Ătat |
|---|---|---|
| Prime Ă la conversion et rĂ©trofit Ă©lectrique des deux-roues | Dispositifs mis en place partiellement, puis fortement rĂ©duits ou supprimĂ©s. Une aide au rĂ©trofit subsiste sous conditions. | Mise en Ćuvre partielle |
| Radars destinĂ©s au contrĂŽle des Ă©missions sonores | ExpĂ©rimentation créée par le dĂ©cret du 3 janvier 2022 dans plusieurs collectivitĂ©s. La gĂ©nĂ©ralisation nationale nâest pas Ă©tablie. | ExpĂ©rimentation rĂ©alisĂ©e |
| Communication sur les équipements et sensibilisation des usagers | Gants certifiés obligatoires, promotion du gilet airbag, journées moto, actions scolaires, stages de perfectionnement et opérations associatives. | En place |
| IntĂ©gration des deux et trois-roues dans les PDASR | Les deux-roues motorisĂ©s figurent parmi les enjeux nationaux des Documents gĂ©nĂ©raux dâorientations 2023-2027 et dans les actions dĂ©partementales. | En place |
| Adaptation des permis B, A1 et A2 | Formation spécifique, entretien du véhicule, freinage, risques liés aux infrastructures, angles morts, conduite économique et circulation inter-files. | En place et renforcée |
| Signalisation des angles morts des véhicules lourds | Obligation réglementaire applicable aux véhicules de plus de 3,5 tonnes depuis le 1er janvier 2021. | En vigueur |
1. La mesure financiĂšre : une promesse qui nâa pas Ă©tĂ© maintenue dans sa forme initiale
Le Gouvernement avait annoncĂ© une prime Ă la conversion pouvant atteindre 6 000 euros pour lâachat dâun deux-roues Ă©lectrique ou trĂšs peu polluant, accessible sans condition de revenu. Le rĂ©trofit Ă©lectrique des motos existantes devait Ă©galement ĂȘtre inclus.
Cette promesse nâa pas Ă©tĂ© durablement mise en Ćuvre sous la forme annoncĂ©e. Les aides Ă lâachat des deux et trois-roues motorisĂ©s ainsi que la prime Ă la conversion ont finalement Ă©tĂ© supprimĂ©es Ă compter du 2 dĂ©cembre 2024. Une aide au rĂ©trofit Ă©lectrique des deux et trois-roues subsiste nĂ©anmoins, mais elle dĂ©pend dĂ©sormais des revenus et de plusieurs conditions.
Ă lâheure oĂč les budgets publics sont fortement contraints, il nâest pas choquant quâune aide pouvant atteindre 6 000 euros sans condition de revenu nâait pas Ă©tĂ© maintenue. Les voitures, les camionnettes et les vĂ©los ont eux aussi subi des rĂ©ductions ou suppressions de dispositifs dâaide.
Mais lâabandon ou la rĂ©duction dâune mesure budgĂ©taire ne fait pas disparaĂźtre juridiquement et matĂ©riellement les cinq autres mesures. La directive europĂ©enne nâimpose dâailleurs aucune prime financiĂšre particuliĂšre pour reconnaĂźtre lâexistence de mesures alternatives.
Ce qui serait choquant, en revanche, serait dâutiliser lâabsence de financement dâune mesure pour prĂ©tendre que lâensemble du programme alternatif nâa jamais existĂ©.
2. Les radars sonores : une mesure réellement expérimentée
Le dĂ©cret n° 2022-1 du 3 janvier 2022 a autorisĂ© pendant deux ans lâexpĂ©rimentation dâappareils automatiques destinĂ©s Ă mesurer le niveau sonore des vĂ©hicules en circulation.
LâexpĂ©rimentation concernait notamment Paris, Bron, Rueil-Malmaison, Villeneuve-le-Roi, la Haute VallĂ©e de Chevreuse ainsi que les mĂ©tropoles de Nice et de Toulouse.
Une premiĂšre phase devait permettre de tester les appareils avant leur homologation. Une seconde phase devait permettre, aprĂšs homologation, de constater automatiquement les infractions.
La mesure annoncĂ©e nâest donc pas restĂ©e sur le papier : un cadre rĂ©glementaire et une expĂ©rimentation territoriale ont bien Ă©tĂ© créés. En revanche, lâĂ©tat des textes consultĂ©s ne permet pas dâaffirmer quâune gĂ©nĂ©ralisation nationale des radars sonores est aujourdâhui effective.
Il sâagit donc dâune mesure partiellement dĂ©ployĂ©e, qui aurait dĂ» faire lâobjet dâun bilan public complet avant toute dĂ©cision de lâabandonner, de la poursuivre ou de la gĂ©nĂ©raliser.
3. Les équipements et la sensibilisation : une politique toujours active
Le port de gants certifiés CE est obligatoire pour les conducteurs et les passagers de deux ou trois-roues motorisés depuis novembre 2016. Le gilet ou blouson airbag demeure fortement recommandé et réguliÚrement présenté lors des campagnes de sécurité routiÚre.
Les actions de sensibilisation ne se limitent pas à des affiches. Les préfectures, les forces de sécurité, les associations et les acteurs locaux organisent réguliÚrement :
- des ateliers de maniabilité ;
- des formations à la trajectoire de sécurité ;
- des contrÎles pédagogiques des pneumatiques et des éléments mécaniques ;
- des démonstrations de gilets airbags ;
- des journées de reprise de guidon ;
- des interventions dans les établissements scolaires ;
- des actions de sensibilisation au partage de la route.
Les actions dâĂducation routiĂšre de la jeunesse et les opĂ©rations « Motard dâun jour » poursuivent cette logique : faire comprendre les contraintes rĂ©elles dâun deux-roues aux jeunes, aux autres usagers, aux Ă©lus et aux gestionnaires de voirie.
Ces mesures agissent sur le comportement, lâanticipation, la formation et lâĂ©quipement du conducteur. Elles concernent donc directement la prĂ©vention des accidents et la rĂ©duction de la gravitĂ© des blessures.
4. Les deux-roues sont bien inscrits dans les politiques départementales
Les deux-roues motorisĂ©s figurent parmi les enjeux nationaux des Documents gĂ©nĂ©raux dâorientations de sĂ©curitĂ© routiĂšre pour la pĂ©riode 2023-2027.
Ces documents servent de cadre aux Plans dĂ©partementaux dâactions de sĂ©curitĂ© routiĂšre. Ils permettent aux prĂ©fectures, collectivitĂ©s, forces de sĂ©curitĂ©, associations, assureurs et gestionnaires de voirie de coordonner leurs actions.
Les orientations départementales comprennent notamment :
- lâamĂ©lioration des infrastructures et des revĂȘtements routiers ;
- lâidentification des amĂ©nagements dangereux pour les deux-roues ;
- la formation post-permis et les journées de perfectionnement ;
- la promotion des équipements de protection ;
- la sensibilisation des automobilistes à la présence des motos ;
- lâassociation des reprĂ©sentants des motards aux projets routiers locaux.
Cette politique territoriale existe donc bien. Elle est mĂȘme mieux adaptĂ©e aux rĂ©alitĂ©s locales quâun contrĂŽle uniforme rĂ©alisĂ© tous les trois ans dans un centre privĂ©, car lâaccidentalitĂ©, les infrastructures et les usages ne sont pas identiques Ă Paris, dans la Manche, dans les Alpes ou dans les territoires ruraux.
5. La formation des conducteurs a effectivement évolué
La formation de sept heures imposée à certains titulaires du permis B pour conduire une motocyclette légÚre ou un véhicule à trois roues demeure en vigueur.
Son programme actuel comprend notamment :
- les vérifications indispensables du véhicule ;
- lâĂ©tat et la pression des pneumatiques ;
- le fonctionnement de la poignée de gaz et du freinage ;
- les risques liés au gasoil, aux peintures, plaques métalliques, ralentisseurs et gravillons ;
- les manĆuvres de freinage et dâĂ©vitement ;
- la prise en compte des angles morts des véhicules lourds ;
- la conduite Ă©conomique et respectueuse de lâenvironnement ;
- la pratique encadrée de la circulation inter-files lorsque les conditions le permettent.
Les formations moto ne se contentent donc plus de vĂ©rifier la capacitĂ© Ă dĂ©placer un vĂ©hicule. Elles portent sur lâentretien, lâanticipation, les infrastructures, le partage de la route et les comportements protecteurs.
Là encore, nous sommes bien face à une mesure de sécurité routiÚre concrÚte, appliquée avant que le contrÎle technique moto ne soit finalement imposé.
6. La signalisation des angles morts est pleinement en vigueur
Depuis le 1er janvier 2021, les vĂ©hicules dont le poids total autorisĂ© en charge dĂ©passe 3,5 tonnes doivent porter une signalisation matĂ©rialisant leurs angles morts, visible sur les cĂŽtĂ©s et Ă lâarriĂšre.
Cette mesure vise notamment à protéger les usagers vulnérables, parmi lesquels les cyclistes, les piétons et les utilisateurs de deux et trois-roues motorisés.
Elle agit directement sur un risque bien connu : la mauvaise perception des motos et autres usagers vulnérables par les conducteurs de véhicules lourds.
Cette sixiĂšme mesure nâest donc pas seulement annoncĂ©e : elle est inscrite dans le Code de la route et assortie dâune sanction.
Une mesure supplémentaire : la généralisation de la circulation inter-files
La circulation inter-files ne figurait pas expressément parmi les six mesures annoncées en novembre 2021. Elle illustre néanmoins la poursuite de politiques spécifiquement adaptées aux deux et trois-roues motorisés.
AprÚs plusieurs expérimentations, la circulation inter-files a été généralisée à compter du 11 janvier 2025, dans les conditions prévues par le Code de la route.
Cette décision reconnaßt enfin une pratique adaptée aux caractéristiques des motos et destinée à limiter certains risques liés aux ralentissements et aux files de véhicules.
Ce que cet état des lieux démontre
Les mesures alternatives nâont jamais Ă©tĂ© inexistantes.
Elles ont Ă©tĂ© officiellement annoncĂ©es, certaines Ă©taient dĂ©jĂ en vigueur, plusieurs ont Ă©tĂ© renforcĂ©es, dâautres ont Ă©tĂ© expĂ©rimentĂ©es et intĂ©grĂ©es aux politiques publiques nationales ou dĂ©partementales.
Le vĂ©ritable problĂšme nâest donc pas lâabsence totale de mesures alternatives. Le vĂ©ritable problĂšme est lâabsence dâune Ă©valuation publique, contradictoire et transparente de leur efficacitĂ© avant lâimposition du contrĂŽle technique.
LâĂtat doit expliquer :
- quel document a Ă©tĂ© transmis Ă la Commission europĂ©enne aprĂšs lâannonce du 24 novembre 2021 ;
- quelles mesures ont été officiellement déclarées comme alternatives ;
- quelles statistiques des cinq années précédentes ont été utilisées ;
- quels bilans ont été réalisés pour chaque mesure ;
- pour quelles raisons objectives cette politique a ensuite été abandonnée ;
- pourquoi le contrÎle technique a été imposé sans comparaison publique de son efficacité avec les mesures déjà engagées.
Un argument Ă reprendre devant le Conseil dâĂtat
Il ressort des annonces officielles du Gouvernement et de lâĂ©tat actuel de la rĂ©glementation que les mesures alternatives au contrĂŽle technique des deux et trois-roues motorisĂ©s ne sont pas demeurĂ©es Ă lâĂ©tat de simples projets. Plusieurs de leurs composantes sont effectivement entrĂ©es en vigueur, ont Ă©tĂ© expĂ©rimentĂ©es ou ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es aux politiques publiques nationales et dĂ©partementales de sĂ©curitĂ© routiĂšre.
DĂšs lors, lâadministration ne peut se limiter Ă soutenir, sans dĂ©monstration ni Ă©valuation contradictoire, que les mesures alternatives auraient Ă©tĂ© inexistantes ou nĂ©cessairement insuffisantes. Elle doit produire le document annoncĂ© comme devant ĂȘtre transmis Ă la Commission europĂ©enne, les statistiques de sĂ©curitĂ© routiĂšre utilisĂ©es, les Ă©valuations rĂ©alisĂ©es et les motifs prĂ©cis ayant conduit Ă abandonner cette orientation politique au profit du contrĂŽle technique pĂ©riodique.
Lâabsence ou lâabandon dâune mesure financiĂšre ne saurait, Ă elle seule, anĂ©antir les autres dispositifs portant sur la formation, les Ă©quipements, les infrastructures, le bruit, la visibilitĂ© des usagers et les actions territoriales.
Cet Ă©tat des lieux ne prĂ©tend pas que chaque mesure, prise isolĂ©ment, suffirait automatiquement Ă obtenir lâexemption prĂ©vue par la directive europĂ©enne. Il dĂ©montre en revanche que lâĂtat avait choisi, construit et commencĂ© Ă appliquer une vĂ©ritable politique alternative.
Il appartient donc désormais au Gouvernement de rendre des comptes sur sa continuité, son évaluation et son abandon.
Conclusion : les alternatives existent, le dĂ©bat doit enfin ĂȘtre transparent
Les motards ne demandent pas lâabsence de sĂ©curitĂ© routiĂšre. Ils demandent une politique de sĂ©curitĂ© rĂ©ellement efficace, fondĂ©e sur les causes des accidents, les donnĂ©es publiques, la formation, les infrastructures, les Ă©quipements et le partage de la route.
Une mesure budgĂ©taire nâa pas Ă©tĂ© maintenue dans sa forme initiale. Une expĂ©rimentation sonore nâa pas encore abouti Ă une gĂ©nĂ©ralisation clairement Ă©tablie. Mais les autres mesures sont bien prĂ©sentes dans notre droit et dans les politiques publiques.
Imposer malgré tout un contrÎle périodique payant, réalisé presque exclusivement par des opérateurs privés, sans publier une comparaison scientifique avec les mesures alternatives déjà engagées, ne constitue pas une réponse satisfaisante.
Les mesures alternatives existent. Elles doivent ĂȘtre Ă©valuĂ©es, renforcĂ©es et juridiquement remises sur les rails (et double rails ... sic ).
Pour une sécurité routiÚre utile, transparente et construite avec les usagers.
On ne lĂąche rien.
Sources principales
- MinistĂšre de la Transition Ă©cologique â communiquĂ© du 24 novembre 2021
- Directive europĂ©enne 2014/45/UE â texte consolidĂ©
- DĂ©cret n° 2022-1 du 3 janvier 2022 relatif Ă lâexpĂ©rimentation des radars sonores
- ONISR â Documents gĂ©nĂ©raux dâorientations 2023-2027
- Formation de sept heures pour les titulaires du permis B
- Code de la route â signalisation des angles morts des vĂ©hicules lourds
- Service-public.fr â prime au rĂ©trofit des deux et trois-roues
- SĂ©curitĂ© routiĂšre â circulation inter-files